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 N° 426
 
 
 
    12 décembre 2005
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Risquetout

Docteur Françoise Dencuff

Un sujet qui semble d’actualité : l’amour ou la peur du risque. Dans notre société partagée entre la préservation frileuse de ses acquis, le principe de précaution et les sports extrêmes il paraît intéressant de se pencher sur la notion de risque.
Dans une simplification restée célèbre, le Medef ( syndicat patronal NDLR), il y a quelques années, a divisé le monde en deux : d'un côté les riscophiles, « qui portent l'esprit d'entreprise », de l'autre de l'autre les riscophobes, qui, accrochés à leurs privilèges, refusent le progrès. QDM 25/11/05
Nous voilà donc, par la magie des étiquettes, divisés en deux clans…irréconciliables.

retrouver la confiance

Comme toujours pour restaurer la confiance, il nous faut comprendre ce qu’est le risque et quels types de risques.
A ma grande surprise mon dico étymologique reste muet. En effet l’origine de risque est plurielle : resecum (ce qui se coupe), rixicare (la querelle), rizq (le sort), rescum (l’écueil).
A l'époque médiévale une double étymologie, la première d'origine arabo-musulmane "ce que Dieu accorde aux hommes", la seconde d’origine toscane, l’écueil dissimulé qui menace le navigateur. Ce terme s’est répandu à la Renaissance et désignait tout danger encourus pas les armateurs. Étonnamment il a été associé aux assurances maritimes dès le XIVème siècle.
Il existe un rapport étroit du risque avec d'autres concepts comme le hasard, le danger, le péril, l'aléa, la crise. Au Moyen Âge, le danger représente l'expérience initiale du risque. Les hommes des Lumières vont dissocier les deux termes danger et risque. Au 18ème siècle, la technique et la science vont réduire la part de l'incertain. Jusqu'à la fin du 20ème siècle, l'idée de transcendance reste présente : risquer c'est évaluer, calculer. (Journal des accidents et des catastrophes n°19)
Donc le sens du mot risque reflète la volonté de maîtriser, de se préserver du danger. Lié au danger, il n’est pas le danger. En effet le risque, dans sa première acception exclut la notion de faute. Les risques que couvraient les assurances des armateurs relevaient des cas de force majeur, sans faute imputable.
Le Robert donne plusieurs définitions :
Ý Danger éventuel plus ou moins prévisible.
Ý Éventualité d’un événement ne dépendant pas exclusivement de la volonté des parties et pouvant causer la perte d’un objet ou tout autre dommage. Par extension : Événement contre la survenance duquel on s’assure.
Ý Fait de s’exposer à un danger (dans l’espoir d’obtenir un avantage).
Le Littré précise : "Péril dans lequel il rentre l’idée de hasard.
A l’heure actuelle, pour les compagnies d’assurance : le risque est la probabilité de survenues d’incidents ou d’événements indésirables, de dysfonctionnements dommageables pour, dans le domaine de la santé, la personne soignée, son entourage, le personnel hospitalier et l’établissement lui-même après exposition à un facteur déclenchant.
Le risque réel est celui qui existe vraiment, il est mesurable statistiquement en terme de probabilité. En réalité ce sont les conséquences de ce risque qui peuvent être évaluées…a posteriori ! Le risque potentiel se réfère à la possibilité, la probabilité de l’apparition d’un événement « dangereux ».
En 1898, une loi sur les accidents du travail est votée : elle révolutionne le droit français en substituant la responsabilité pour risque à la responsabilité pour faute. Désormais, on considérera que la conclusion du contrat de travail induit un risque, que le travailleur est mis en danger, et qu'il n'y a donc pas d'égalité entre les contractants.
Il existe une rupture importante entre les risques d’hier et d’aujourd’hui. Autrefois existait le risque professionnel. S’ajoutent maintenant les risques technologiques (et technologiques majeurs), écologiques ou environnementaux et les risques sanitaires.
La notion de risque était liée au commerce et à la finance plutôt qu’aux personnes. Aujourd’hui pour écarter le danger…il faut ouvrir son parapluie.
Dans les risques s’inscrit aussi depuis 1994, la mise en danger d’autrui…qui existait déjà dans les temps antiques sous le terme de scandale. De nombreuses enquêtes ont montré que nous surestimons souvent la fréquence d'événements spectaculaires et sous-estimons les menaces plus discrètes.
François Guery, professeur de philosophie à l'Université Jean Moulin (Lyon III) : Risquer c'est se risquer plutôt que subir. Le risque comporte le danger et ce n'est pas que le danger de mort, mais aussi le danger de perte de ce qui est essentiel pour l'homme
Et nous entrons là dans le cœur du problème. En effet la perte comme le manque sont des éléments essentiels de la vie. Nous perdons des biens, des personnes, la vie…Donc le risque est une composante majeure de la vie.
Comment alors expliquer (ou tenter de le faire) cette différence entre « riscophiles » et « riscophobes » ?
Les premiers seraient insensibles à la notion de perte, les seconds cousins germains d’oncle Picsou. Mais dans les deux cas le sentiment de toute puissance est à la base de leurs conduites face au risque. En effet pour les premiers, il nie le risque face au danger. Quant aux seconds ils pensent pouvoir lui échapper.
Pour un chercheur israélien (Ebstein et coll) les personnes qui se mettent régulièrement et pathologiquement en danger souffriraient d'un déficit génétique chronique en dopamine par une mutation du gène DRD4 qui semble significativement plus fréquente chez les casse-cou.
Beaucoup de ses confrères ne sont pas d’accord avec cette « trouvaille » puisqu’il faudrait un minimum de 10 à 12 gènes nécessaire à la détermination de la totalité de ce trait de caractère.
Les riscophobes quant à eux feraient partie de ce que les psychiatres appellent des personnalités évitantes dépendantes.
Les uns comme les autres (phobes ou philes) traduisent dans leurs comportements face au danger et à la prise de risque un manque de confiance en eux, une peur de l’inconnu qui peut aller chez certains jusqu’à l’autodestruction.
La notion de risque est malheureusement pour nous intimement liée à l’inconnu. En effet l’évaluation des risques se fait toujours une fois que « l’événement indésirable » est arrivé.
Lors de mes formations à la gestion des risques, un de mes amis me demanda l’exercice suivant : fais moi la liste de tous les risques que tu encoures en traversant la rue devant chez toi. Tu as tout le temps que tu veux.
Inutile de vous préciser qu’après avoir envisagé la voiture folle, la branche d’arbre indésirable ou la peau de banane…je suis restée muette. J’ avais oublié l’avion qui s’écrase, le chien qui me course, la balle de tennis ou de golf…il énuméra ainsi des risques potentiels pendant 30 minutes ! De quoi nous donner envie de rester au lit…oui mais le plafond peut fuir, le lustre se décrocher, le sommier se rompre, la tasse de café se renverser…Bref le risque zéro n’existe pas.

restaurer la conscience

L’essentiel dans ce nouveau métier qu’est la gestion des risques tient dans l’imagination et la créativité. Il ne faut pas avancer en regardant dans le rétroviseur c'est-à-dire en vérifiant que les risques déjà repérés et évalués ont été neutralisés.
Les médias, oiseaux de mauvais augure, répètent à l’envie que le risque zéro n’existe pas mais ils pointent sans pitié la clinique qui n’a pas prévu l’accident post-op. ou le médecin qui n’a pas vu l’infime démarrage d’une tumeur qui tuera le patient quelques mois plus tard.
Hélas ! Comment dans un siècle aussi technoscientifique le risque de mourir peut-il encore exister !

renforcer la compétence

Bien entendu…je caricature. Il ne s’agit ni de nier le risque ni d’en faire un obstacle permanent à tout plaisir.
Car dans la prise de risque il est important de noter qu’il existe souvent un intense sentiment de plaisir. Bouffées d’adrénaline bienheureuses qui réveillent les sens les plus endormis. Mais qui dit plaisir dit aussi pouvoir en profiter…donc vivre. Les adeptes responsables des sports extrêmes vous diront tous à quel point la préparation et la mesure du risque sont importantes.
Nous sommes loin alors du jeu du foulard, de la toxicomanie, de l’alcool au volant. Car la mesure du risque se fait pour soi et pour les autres. Un auteur célèbre disait que sa liberté s’arrêtait là où commençait celle des autres. Quel inconscient ! Digne des USA lorsqu’ils refusent de signer le protocole d’accord sur la réduction des gaz à effet de serre.
Même en me moquant souvent du fameux principe de précaution cher au monde politico-financier, je n’oublie pas que la première maxime d’un médecin reste : Primum non nocere. Le législateur reste encore trop souvent dans la logique de la loi du talion ; œil pour œil, dent pour dent. Ce qui me paraîtrait plus efficace, encore une fois, serait de responsabiliser les « faiseurs de risques ». Individuellement, car la responsabilité collective dilue la responsabilité.
Ce ne sont pas « les médecins » qui tuent leurs patients mais certains médecins qui ne respectent pas notre maxime. Ce ne sont pas les alcooliques qui coûtent cher à la société mais chaque personne qui abuse de l’alcool…
Notre métier plus que tout autre est confronté au terrible dilemme du choix bénéfice/risque. Et si les banquiers ou les assurances perdent…des sous, les médecins eux risquent la santé et quelquefois la vie de leurs patients. De même que les pilotes de B747, pardon A380, doivent réaliser que ce n’est pas un chargement de personnes mais 500 ou 600 personnes, toutes avec leur histoire, qu’ils doivent mener à bon port. Surtout si les rotations trop nombreuses les incitent à se faire une petite ligne de cocaïne pour tenir le coup.
En résumé, le danger plus ou moins prévisible, le choix conscient et responsable de s’y exposer, la certitude que tout n’est pas maîtrisable, l’inventivité pour toujours rechercher un risque que l’on aurait oublié, le plaisir de pouvoir de temps en temps repousser les limites de notre petit confort, de donner à l’autre au risque de se perdre…
François Guery terminait ainsi sa conférence : La mesure du risque par la raison permet à l'homme de retrouver sa liberté.

NDLR : Comme l'Internet est le moyen idéal pour le faire, il ne faut vraiment pas s'en priver, ami lecteur. Si ce texte vous touche, vous plait, vous déplait ou vous semble mériter telle ou telle réponse, d'un simple clic sur la photo de l'auteur et un courrier électronique de votre part lui parviendra.
FMM, webmestre.

 


Pour ceux qui ne connaissent pas encore notre Charte d’Hippocrate.

Lien : http://www.exmed.org/archives08/circu532.html




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Michel Serres


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