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numéro de la LEM Lettre
d'Expression médicale n°329
Hebdomadaire francophone de santé
19 janvier 2004
Médicaliser
la ménopause
Docteur Iulius Rosner
Le rapport de la conférence de
consensus sur la ménopause appelle des remarques de principe.
Retrouver la confiance:
a) “ Le traitement substitutif est particulièrement
indiqué ... chez les femmes désireuses d’un traitement
substitutif .” Depuis quand le désir d’un patient,
dans n’importe quel domaine de la médecine, peut-il
être considéré comme une indication ? Le médecin
doit-il oeuvrer pour faire plaisir ou pour le bien du patient ?
b) “ Toutes les femmes doivent être informées
des bénéfices et risques, ainsi que des incertitudes
... du traitement.” Pour informer correctement, il faut que
les risques et les bénéfices soient bien connus, ce
qui n’est pas le cas. Informer sur les incertitudes, c’est
trop souvent générer de l’anxiété.
On ne doit pas, sous prétexte d’information, laisser
à la patiente la responsabilité d’une décision.
Cette responsabilité est celle du médecin.
Restaurer la conscience
c) L’emploi du conditionnel à maintes reprises est une
manière détournée de dire que le consensus
n’est pas possible sur des points parfois importants.
d) Est-il “indispensable” de “recommander que la
prise en charge de la ménopause et de ses conséquences
constitue un élément prioritaire de la politique de
santé de notre pays “ ? Si les mots ont un sens, “prioritaire”
signifie que l’ont doit s’en occuper avant les autres
problèmes. Est-ce acceptable, quand on pense aux toxicomanies
légales ou illégales, aux maladies cardio-vasculaires,
au cancer, au suicide, etc. ? Combien de priorités peut-on
avoir en matière de santé ?
Renforcer la compétence:
e) “ Médicaliser la ménopause” ? Est-ce
bien raisonnable ? Depuis quand les états physiologiques
sont-ils médicalisés ? N’est-il pas suffisant
de médicaliser uniquement ce qui dépasse les limites
du physiologique ? Pourquoi alors ne pas médicaliser aussi
la puberté, l’adolescence, la sexualité ou la
vieillesse ? Où est le bon sens ? Combien la réalisation
de ce voeu de la conférence doit-elle coûter ?(bel
argument pour ceux qui espèrent que les conférences
de consensus peuvent contribuer à la baisse des dépenses
de santé !).
En conclusion : la rédaction de la conférence sur
la ménopause ressemble à un document diplomatique,
bien fait pour masquer les divergences existantes. Les points contestables
de détail et de principe sont nombreux. Voilà pourquoi,
en tant que généraliste, j’estime ne pas devoir
suivre les recommandations de cette conférence, autant pour
le bien de mes patients que pour contribuer à la non-dissipation
des deniers de la Sécurité sociale.
NDLR : Ce texte, aimablement communiqué à Exmed par
son auteur, est paru le 30 avril 1991 dans Impact Médecin
Quotidien. L’un des titres de la presse professionnelle médicale
dont une grande partie a disparu en France dans les dernières
années. Non seulement, il n’a pas pris une ride, mais
il vient de recevoir le soutien prestigieux de l’Académie
nationale de médecine avec ses recommandations sur le traitement
hormonal substitutif hormonal de la ménopause à la
lumière des dernières études scientifiques
internationales ( QDM du 4 décembre 2003 ). Avoir raison
avec douze ans d’avance, oser soutenir un point de vue personnel
rigoureux contre l’opinion moutonnière du plus grand
nombre, contre des intérêts industriels considérables,
voilà un talent et un courage rare qui méritent bien
qu’on s’y arrête un instant. Juste pour les saluer
à leur juste valeur. FMM
l'os court :
«
Un bon conseil vaut mieux que de le suivre. »
Ambrose Bierce
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d'Expression médicale n°330
Hebdomadaire francophone de santé
26 janvier 2004
L’arbre
Chaussoy ne doit pas cacher la forêt
Docteur François-Marie Michaut
Ce qui est devenu l’affaire Chaussoy,
comme fut jadis celle dite Dreyfus, fait grand bruit en France.
Notre liste d’échanges internes Exmed-1 n’a pas
été en reste. Des ouvertures très intéressantes
se sont exprimées que nous allons tenter de formuler aussi
clairement que possible. Que les Internautes qui en ont été
à l’origine pardonnent à l’auteur de ne
pas les citer tous ... de peur d’en oublier un seul ! Sans
eux tous, ce texte n’aurait pas été écrit.
Retrouver la confiance:
Vincent Humbert a eu un très grave accident, nous a dit la
presse. Nous en ignorons presque tout, mais le résultat est
là. On peut l’imaginer : un jeune homme en pleine vie
se trouve transformé dans un accident de la route en un boulet
de canon se fracassant sur un obstacle. La liste des questions que
pose ce dramatique point de départ est infinie. Les quand,
pourquoi, comment, avec qui, nous assaillent sans fin. C’est
bien à la suite d’une chaîne complexe d’
actions humaines, pas d’une malédiction divine, que
ce garçon s’est trouvé projeté dans un
véritable engrenage que nous allons tenter d’analyser
aussi largement que possible. Seule façon d’aller plus
loin que nos réactions émotives souvent bien aveuglantes.
Restaurer la conscience
Les services de secours sont probablement intervenus pour faire
leur métier : récupérer dans les meilleures
conditions possibles les victimes d’accidents, afin de les
confier sans perdre de temps aux équipes médico-chirurgicales.
Cette mission est donc parfaitement claire, et ne pose aucun problème
d’interprétation. Les choses deviennent beaucoup plus
compliquées dès que la porte de l’hôpital
est franchie. De nombreux intervenants urgentistes, réanimateurs,
chirurgiens, infirmiers, aides-soignants, techniciens d’imagerie
et de laboratoire etc... sont amenés à faire de leur
mieux pour “récupérer” le blessé.
Chacun a un rôle précis, souvent hautement technique,
qu’il joue en fait de façon solitaire. Dans ce système
complexe de soins, les responsabilités sont forcément
divisées à l’extrême. Ce qui fait qu’en
définitive, personne ne peut se sentir vraiment responsable
de la personne du blessé dans sa totalité. Pour ne
pas parler des relations avec son entourage. De fil en aiguille,
de tuyau en écran, de bilan en dossier, l’homme en miettes
est comme dans un bateau ivre, ballotté par les courants
et les vagues.
Renforcer la compétence:
Sans capitaine, qui peut encore dire s’il est raisonnable ou
non, humain ou sadique, de mettre en oeuvre tous les moyens de survie
artificielle, dès lors qu’un espoir de retrouver une
vie décente n’est pas, ou n’est plus, au rendez-vous
? Seul un capitaine digne de ce nom ( celui qui est en tête)
peut avoir le courage de dire : désormais, il faut laisser
faire la nature, en se contentant d’avoir comme objectif une
lutte implacable contre la souffrance. Solitude absolue de ce capitaine
qui parvient à dire : non, ce que nous faisons est de l’acharnement
thérapeutique, non, nous ne sommes pas les maîtres
fous de la vie et de la mort. Position systémique, chacun
l’aura compris, qui va parfaitement à contre-courant
de l’idéologie molle en cours de la suprématie
ontologique du groupe sur l’individu isolé. La prétendue
décision d’un groupe ne peut aboutir qu’à
une non-décision, si elle n’est pas biaisée par
un pouvoir pervers. Et les Vincent Humbert se retrouvent en bout
de course, faute de courage de dire les choses comme elles sont
et d’agir en conséquence, dans la situation ultime que
nous connaissons. Le Dr Chaussoy, se trouvant ainsi le dernier acteur
dans cette longue chaîne d’indécisions, est celui
sur lequel tombe la justice. Alors, si l’on voulait faire un
procès vraiment juste de la fin de Vincent Humbert, ce sont
tous les gens qui ont participé à ce système
de près ou de loin qui devraient se retrouver à ses
côtés. Autant dire toute notre société,
justice, médecine et politique comprises. Tant que la médecine
ne sera pas capable de penser et d’organiser ses interventions
- de plus en plus complexes - en prenant sérieusement en
compte leur contexte systémique tout autant que leurs exigences
techniques, nous assisterons à cet immense gaspillage humain.
Serons-nous un jour assez clairvoyants pour remettre enfin à
leur juste place les pièces du puzzle totalement anarchique
du système de soins que nous voyons ainsi crûment dans
son absurdité inhumaine ? Seul l’avenir nous dira si
nous aurons le bon sens élémentaire de dire que dans
la complexité du fonctionnement des soins de santé,
rien de cohérent ne peut exister s’il n’y a pas,
au côté de chaque patient, un professionnel chargé
de veiller à ce qu’il soit totalement respecté.
Et peut-être la terrible affaire Chaussoy en aura été
un indispensable détonateur. Notre souhait est que ce débat
puisse se poursuivre en profondeur et jusqu’au bout, bien au
delà du temps des réactions émotives si périssables
de l’histoire Humbert/Chaussoy. Encore un énorme chantier
pour cette métamédecine qui a tant de mal à
sortir du domaine des seules idées, tant les forces de non-changement
sont écrasantes.
l'os court :
«
Ce qu’on lui dit par une oreille ressort par la même.
» Gaston
Bonheur
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d'Expression médicale n°331
Hebdomadaire francophone de santé
2 février 2004
Médecins
ministres de la santé
Docteur Jacques Blais
Nous allons oser une réflexion,
toute de respect et tentant de demeurer lucide et objective, sur
la notion d'intrusion dans le monde de la politique en France
et des gouvernements des quelques représentants de la profession
médicale s'étant soit hasardés, soit engagés,
soit laissés accaparer par un domaine dans lequel, il faut
le reconnaître, les fortunes des titulaires auront été
variées, et le regard des usagers partagé.
Pour situer l'affaire sous un jour historique, mettons les femmes
à l'honneur, nous avons vu opérer en Secrétariat
et Ministère de la Santé Michèle Barzach, et
Elisabeth Hubert. Se sont également produits sur le devant
de la scène, assez chronologiquement, Bernard Kouchner, Philippe
Douste-Blazy, Xavier Emmanuelli, Léon Schwartzenberg, et
enfin Jean-François Mattéï.
Retrouver la confiance:
Une constante de ces carrières a été le côté
météorique de beaucoup d'entre elles. Le Professeur
Schwartzenberg a dû rester huit jours, la généraliste
Elisabeth Hubert, amenée sur cette galère par Alain
Juppé pour féminiser ses troupes, c'était alors
dans l'air du temps, a duré six mois, Xavier Emmanuelli dans
un secrétariat mineur partagé à une autre époque
par Bernard Kouchner, est demeuré deux ans en poste, les
autres guère davantage.
Avec le recul, une caractéristique éminemment intéressante,
concernant les parcours de ces différents professionnels
de santé projetés dans le monde de la politique aura
été d'observer ceux qui sont devenus et demeurés
des politiciens, essentiellement B.Kouchner et P.Douste-Blazy, celles
qui très vite, après des tentatives d'insertion ou
de récupérations partisanes ont pris d'autres tangentes,
M.Barzach et E.Hubert, et enfin ceux, vrais médecins en exercice,
qui ne sont jamais parvenus, ou y montrent d'extrêmes difficultés,
à devenir des hommes politiques : L.Schwartzenberg récemment
disparu, X.Emmanuelli et J-F.Mattéï actuellement en
poste à la Santé, pour la première fois en
tant que vrai Ministre et non Secrétaire d'Etat.
Restaurer la conscience
Une réflexion domine les autres. Si l'on y regarde dans le
détail, quelles que soient les initiatives, et dans ce domaine
on remarquera que Bernard Kouchner a tenté plusieurs approches
intéressantes en santé publique, innovantes, en prévention,
en éducation, en politique du médicament, et jamais
avant Jean-François Mattéï on n’avait augmenté
le numerus clausus à la hausse indispensable des médecins
et des infirmières, les budgets des hôpitaux, les postes
d'urgentistes, jamais on n’avait pensé aux patients
âgés, quelles que soient les initiatives ou les propositions
donc, c'est la couleur politique qui est jugée. Ni l'homme
ou la femme, ni les propositions et les idées, mais le fait
de se situer "du bon côté de la politique du moment"
ou de l'autre.
Et, en étant lucide, l'immense désarroi, la gaucherie
maladroite, la visible détresse peinée que l'on peut
si aisément lire chez des hommes comme Xavier Emmanuelli
en son temps, aussi peu fait pour pérorer devant les cameras
qu'un acteur pour soigner une grippe, ou comme Jean-François
Mattéï d'évidence tellement marri de se trouver
mis en pièces simplement pour sa couleur politique par des
gens qui n'écoutent, n'entendent, ni ne s'intéressent
à ses initiatives, s'en moquent éperdument, cette
surprise douloureuse détruit ces êtres soignants, foncièrement
tournés vers les autres à la base, mûs par une
envie de progrès, d'aide, de soins, de thérapies,
qui malheureusement pour eux resteront médecins, mais jamais
des politiciens.
Les vrais, comme Philippe Douste-Blazy, ne seront aucunement gênés
de passer de la Santé à la Culture, de la Mairie de
Lourdes à celle de Toulouse, d'une tranche de droite un peu
centrée à une autre un peu plus droitière,
du moment qu'ils durent en politique, leur exclusif vrai métier.
Les vrais, comme Bernard Kouchner pourtant si différent dans
les coulisses à bavarder de ce qu'il montre en tant qu'homme
de télévision, se sentira aussi bien en baroudeur,
sauveteur, enseignant d'une université américaine,
brasseur d'idées, écrivain de tout ce qui portera
son nom, du moment qu'il dure et se fait entendre.
Renforcer la compétence:
La réflexion d'aujourd'hui, qui n'engage que l'auteur, est
de remarquer que les destinées des uns et des autres n'ont
rien à voir. Mesdames Barzach et Hubert se sont très
vite réfugiées dans les ONG et apparentées
pour l'une, et une Direction dans l'Industrie pharmaceutique
pour l'autre. Adieu travaux, coups vaches, coups bas,
coups tordus, adieu la politique et la santé des êtres
humains. Repli stratégique. Les véritables monuments
politiques ont persisté à se montrer, se faire entendre,
occuper des fonctions, et de temps en temps ils lancent une pique
et une polémique qui les rappelle au bon souvenir des oreilles
et des voix.
Et les vrais médecins, les soignants, ceux qui exercent et
ont exercé des vrais fonctions de médecins des êtres,
préoccupés des santés, des personnels, des
orientations, du bien-être, de l'humanisme, se montrent totalement
décontenancés, désorientés, maladroits,
bousculés, dès lors qu'ils comprennent que leurs discours
de héros de l'humanité souffrante, de préoccupés
des plus douloureux, de la souffrance, tant celle des personnels
soignants que des patients à traiter, qu'ils s'aperçoivent
plus ou moins vite, une semaine a suffi à Léon Schwarzenberg,
qu'ils ont été piégés, manipulés,
utilisés, et que la classe politique, le peuple avide de
télévision, de médias, de sondages, mais ignorant
tout de la souffrance, de la mort, de la douleur, les balayera rapidement.
Exclusivement pour des raisons de couleur : bleu, rose, rouge, vert,
comme les partis, blanc comme les votes.
Ne lire ici ni démonstration, ni prise de parti, ni a priori.
La question qui taraude les soignants est perpétuelle : comment
parvenir un jour à faire comprendre aux décideurs,
aux financiers, que la Santé est humaine, dans l'être,
l'existence, la vie, la mort, et non dans le pouvoir, la couleur
d'un parti, le nombre de voix, autrement dans l'avoir, la guerre,
le combat, la lutte et les marchés?
Et comme il va de soi que tout ce qui touche l'homme est nécessairement
politique, la politique étant la décision, l'orientation,
le sens matériel à donner à cette philosophie
du sens spirituel, psychique, moral, quelle est la solution ? Un
professionnel de l'humain, des soins, aux commandes, sans tenir
compte de la couleur qui lui a été attribuée,
ou un professionnel de la politique, du pouvoir, de la décision,
des manoeuvres, mais qui alors ignore jusqu'au sens réel
des mots "êtres humains", sauf à traduire
voix non plus par discours, expression, parole, mais par bulletin,
proportion, pourcentage, abstention ?
Je ne juge aucune et aucun de ces ministres et secrétaires,
infiniment plus à plaindre, pour nombre d'entre elles et
eux, qu'à envier. Car comment se remettre d'une réaction
qui vous aura apporté d'être conspué par tous,
médias, partis, population,pour avoir voulu faire mieux contre
la souffrance ? Quand les professionnels voient un ministre, acculé
et accablé, oublier qu'il est médecin en devenant
politicien, cesser de se demander "que pouvons nous faire pour
ces êtres ?" en changeant sa question en "à
qui la faute si nos soins ont été inopérants
?" ces soignants se disent que la politique est en train de
gagner sur la médecine.
l'os court :
«
Il vaut mieux être cocu que ministre. On n’est pas obligé
d’assister aux séances. »
Léo Campion
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un autre numéro de la LEM Lettre
d'Expression médicale n°332
Hebdomadaire francophone de santé
9 février 2004
Suffisance
médicale
Docteur François-Marie Michaut
Quand j’étais un petit garçon,
le médecin de la famille ( forcément pour mes parents
le meilleur de la ville) était à mes yeux un personnage
quasi divin. Son gros ventre, ses cravates bariolées, sa
voix travaillée par la cigarette qui ne quittait jamais sa
bouche, même en auscultant ses malades à l’oreille
nue, ses ordonnances minuscules couvertes de griffouillis indéchiffrables
ou ses avis péremptoires et définitifs, je ne sais
pas ce qui m’impressionnait le plus.
Retrouver la confiance:
Oserais-je dire que très tôt au cours des mes études
de médecine, je fus frappé par l’attitude la
plus courante des praticiens, des plus jeunes aux plus vieux, rencontrés
à la faculté comme à l’hôpital ?
Une sorte de supériorité semblait émaner naturellement
de tous les porteurs de blouses blanches. Langage technique omniprésent,
affirmations absolues, recours jubilatoire aux noms propres et aux
citations pédantes de la littérature médicale
du moment, attitudes d’indifférence, de mépris
ou d’ironie mordante vis à vis des inférieurs
hiérarchiques, et des patients, tel était déjà
le pain quotidien. A quelques admirables exceptions près
de vraie simplicité, qui, pour moi, se comptèrent
sur les doigts des deux mains. Comment survivre pour qui n’accepte
pas de jouer le même jeu ? Échapper le plus vite possible
à cet univers hospitalier en optant pour un métier
déjà fort dévalué avec l’essor
des spécialités : celui de médecin généraliste
en clientèle. Tout le monde n’a pas le cran de nager
ainsi à contre-courant, au milieu de l’indifférence
générale et rigolarde de ceux qui veulent rester dans
la voie royale de la carrière médicale parce qu’il
n’en n'imaginent même pas une autre possible.
Restaurer la conscience
Alors quand un neurologue titré explique dans un livre récent
destiné au grand public ( Antoine Sénanque “
Blouse” - Grasset ) qu’il a découvert que nous
les médecins étions des gens si facilement dangereux,
il est possible de se dire que certaines prises de conscience commencent
enfin à devenir exprimables. Ce qui lui semble le plus dangereux
est le fait que le médecin ne soit pas capable, souvent,
de mettre en doute ce qu’il croit savoir avec certitude. En
d’autres termes, le fait que les praticiens demeurent toujours
de bons élèves obéissant les yeux fermés
aux ordres du maître , même quand ils ont quitté
la classe, constitue un vrai problème pour la qualité
à la fois scientifique et humaine des soins dispensés.
En un mot, nous serions trop disciplinés, trop bien-pensants,
formés trop longtemps dans un moule inadapté. Soulignons
simplement que depuis plus d’un demi siècle quelques
auteurs ont analysé avec courage et lucidité cette
“suffisance médicale” dans la pratique des médecins
généralistes. Si l’on site volontiers Michaël
Balint de façon quasi incantatoire dans les articles médicaux,
on le lit peu ou mal. Ce qu’il dit de “ la fonction apostolique
du médecin” ou de la catégorie “ des médecins
supérieurs” n’a pas pris une ride depuis 1956.
Renforcer la compétence:
Car, en fin de compte pour les patients, c’est bien la question
de la meilleure compétence possible du médecin qui
se pose, bien avant celle des contraintes financières qui
ont été trop mises en avant ces dernières années.
Logiquement, le premier chantier serait de déterminer ce
qu’on attend des praticiens dans notre société,
tant sur le plan technique que sur le plan humain. Tant que cet
effort de clarification n’aura pas été consenti,
il n’y a , hélas, aucune raison que l’on ne poursuive
pas sur la voie actuelle. Recruter comme actuellement des étudiants
ayant obtenu des examens de fin d’études secondaires
scientifiques avec des mentions bien, sans se soucier un instant
de savoir ce qu’ils attendent, quel est leur mode de fonctionnement
personnel et leur richesse humaine. Car une hypothèse ne
saurait vraiment pas être écartée : la plus
grave insuffisance de l’ensemble des médecins n’est-elle
justement pas notre si fréquente et aveuglante suffisance
? De grands artistes comme Daumier, comme Molière ou comme
Jules Renard nous le montrent depuis si longtemps sans la moindre
complaisance, sans que, une fois encore, nous nous sentions concernés
par ces descriptions en miroir. A nous de savoir faire comprendre
autour de nous : nous sommes des humains, donc des gens qui ne savent
pas tout, très très loin s’en faut. Si quelqu’un
vous dit qu’il sait sans le moindre doute quelque chose concernant
votre santé, fuyez-le comme la peste, il est dangereux. En
se trompant lui-même, il vous trompe forcément vous
aussi. Laissons à Antoine Sénanque le mot de la fin
: “ Même le meilleur médecin est incompétent”.
l'os court :
«
Il est à la fois suffisant et insuffisant. »
Talleyrand
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un autre numéro de la LEM Lettre
d'Expression médicale n°333
Hebdomadaire francophone de santé
16 février 2004
Écran
total
Docteur Jacques Blais
Divers échanges sur la liste
Exmed-1 ont eu lieu sur le thème de l'envahissement absolu
du "tout écran" dans la vie des citoyens. Une interrogation
qui finit par gagner celles relatives à la culture en général.
Non seulement information, mais lieu d'échange de pensée,
d'élaboration et d'apprentissage, l'écran protège-t-il
de tout éclairage dangereux autre, ou bien est-il devenu
l'unique écrin culturel de l'époque ?
Retrouver la confiance:
Une interpellation, cette fois, toute récente, m'a mené
vers d'autres réflexions encore. Un groupe de 8 à
10 de nos descendants adultes, traduire enfants et beaux-enfants
et leurs conjoints, tous entre 25 et 33 ans, et tous entre Bac +
3 et majoritairement Bac + 5, cette note uniquement destinée
à éviter une généralisation hâtive,
tout en remarquant que cette évolution est dans l'air du
temps, comme on dit. Il est frappant de noter, par exemple, qu'une
très grande majorité des filles de cette génération
sont nettement plus diplômées que leurs mères.
Mais la question est tout autre. Discutant de divers sujets à
tendance plutôt culturelle, trois de ces jeunes en même
temps ont émis la même remarque à l'égard
ou à l'encontre, au choix, des parents, en disant : "ne
nous jugez pas, et condamnez encore moins, car vous à notre
âge vous n'aviez pas la télévision. Alors vous,
vous avez lu..."
Cette lucidité d'observation est tout à l'honneur
de ces jeunes. Car il est certain que la génération
des seniors actuels a effectivement lu, c'est une évidence.
Et là où nos jeunes ont ingurgité des milliers
d'heures d'écran, nous avons accumulé des milliers
de livres sur nos rayons et dans nos apprentissages, nos expériences,
nos cultures.
Restaurer la conscience
Il ne saurait aucunement être question effectivement de jugement.
Nous observons, nous constatons, nous écoutons et nous entendons.
Et la génération des jeunes trentenaires est entièrement
fabriquée en fonction des écrans. Magnétoscopes,
DVD, télévision, jeux vidéo, il est patent
que la plus considérable répartition de l'occupation
de leur temps de loisir est reliée à des écrans.
Ce qui n'empêche pas aussi des écouteurs, en complément
ou dans les épisodes rares où un écran n'est
pas disponible. Regardez et observez ces jeunes en groupe dans un
restaurant. Même alors, plusieurs d'entre eux vont allumer
un écran, celui de leur portable, pour lire des messages,
regarder les résultats des matches de football, ou bien jouer
sur un autre appareil.
Écoutez ainsi 10 jeunes ensemble au cours d'un repas amical.
Ils se récitent, il n'y a pas d'autre terme, les répliques
des dernières émissions vues en direct, ou enregistrées
et regardées en décalage. Huit à dix
animateurs clefs, Ruquier, Giordano, Dumas, Thomas, Arthur, Delarue,
Ardisson, Dechavanne, Fogiel, Aliagas, dont ils savent par coeur
les thèmes, les bons mots, les trucs et tics. Ajoutez les
trois ou quatre télés dites vérités
ou réalités, et vous avez ainsi l'ensemble culturel
du pays.
Un des drames évolutifs est de constater alors que Drucker
ou Sébastien sont retirés des programmes jeunes, classés
définitivement émissions ringardes et cérébrales
pour vieux. Et les quelques jeux avec questions et réponses,
Champions, et Millions, sont carrément tournés en
dérision. Comme le serait le théâtre, ou la
littérature, les livres. Des domaines où l'on emploie
des mots, des phrases, et par conséquent à éviter,
à rejeter. La seule "culture" accessible, est celle
des émissions à thèmes, du genre Delarue, Fogiel,
Dumas, qui reprennent inlassablement les mêmes expositions
d'artifice avec pointe de scandale.
Renforcer la compétence:
C'est un tableau qui peut être lu comme tragique. Mais qui
en réalité est un reflet parfait et lucide d'une société.
Une société de l'écran. L'écran qui
montre, et ne propose, ne présente alors que ce qui est rentable
en audimat, en publicité intercalée, en outrances
et en effarements payants, en vulgarité, en atteinte aux
plus bas sentiments et aux réactions prévisibles.
Un écran calculé, mesuré, ciblé, ne
laissant passer que ce qui va bouleverser, choquer, traumatiser,
dans deux buts uniques : rapporter encore davantage, plus cela saigne
et plus cela brûle, et plus cela meurt, et plus cela tue,
inonde, flambe, saute, explose, dévore, ravage, tremble,
s'écroule, et meilleure est la fréquentation, et puis
organiser la pensée majoritaire selon l'idée dominante.
Si le sécuritaire est à l'ordre du jour, montrons
son contraire, le danger, la peur, la mort. Si l'assurance, les
programmes ambitieux anti tout, protection maximale, zéro
risque, sont les objectifs, accumulons les images de désastres
en cherchant en permanence à débusquer des responsabilités.
Si le but final est de construire des prisons, de condamner, d'incarcérer,
proposons sans cesse des coupables, des criminels, des responsables,
des affaires à élucider.
Plus perverse encore, cette "compétence" des écrans
à orienter la pensée. Citoyens, ce que vous voyez,
subissez, craignez, c'est la faute de.... Suivez nos caméras,
nos regards, nos enquêtes, nos démonstrations. Et ensuite
vous saurez que penser, pour qui voter, que choisir, vers où
vous diriger, comment vous comporter. La dénonciation des
écrans, après le voyeurisme.
L'autre écran est l'écran qui, bien au contraire,
cache. Faire écran. Détourner du réel pour
cacher la vérité. Faire croire, faire penser que....
Jean Maisondieu, psychiatre, dans son livre La fabrique des exclus,
explique ce mécanisme. L'état doit à tout prix
conserver 10 à 15 % d'exclus, de marginalisés, de
pauvres, pour pouvoir les montrer sans cesse sur les écrans,
comme une menace, attention à vous si vous ne suivez pas
nos indications, vous allez aboutir là. Ce qui permet alors
de masquer intégralement tout le reste. Les inadéquations,
l'absence de politique positive, les anomalies, la corruption, les
affaires, l'exclusif souci du profit à travers la Bourse.
Noël est merveilleux pour cela, on montre et "le bonheur"
étincelant, et "l'ignoble malheur des délaissés".
Le résultat est atterrant. Nos jeunes, et ils ne sont pas
les seuls, ont pris dès l'enfance l'habitude passive d'avaler
de l'écran du matin au soir, et d'enregistrer ce qui n'a
pas été vu en direct. S'il reste des trous, y placer
DVD et jeux. Mais ce n'est de nouveau qu'une illustration probable
de ces deux manières de fonctionner de l'écran : ils
n'y regardent que ce qui, passivement, leur conviendra, 10 animateurs
idoles, sans un soupçon de critique, et 4 ou 5 spectacles
du monde falsifié des stars. Et pour le reste, ils cachent
ainsi tout ce qu'ils refusent. Information, éclairage, culture,
apprentissages, qui s'ils ont besoin d'être cherchés
spécifiquement, doivent exister sur l'écran également,
quelque part.
Nous avions, nous, appris quelques trucs de vieux. La lenteur, la
progression, l'effort, le mérite, le gain actif, l'accession
volontaire. La lecture comporte et contient tout cela, plus l'envie
d'apprendre, de comprendre, de savoir. Il est évident, complètement,
qu'une généralisation aux jeunes serait parfaitement
abusive, de cette passivité sans tri des apports de l'écran.
Mais cette remarque nous met face à une remarquable lucidité
qui fait réfléchir : "ne nous condamnez pas,
vous vous n'aviez pas la télé". Éminemment
véridique. Une leçon et une réflexion. Qui,
assez souvent, aura tourné le bouton, et dit alors à
ses descendants "non, prenez plutôt un livre".
Qui, actuellement, choisit l'actif impliquant contre le
passif si aisé ?
l'os court :
«
Je trouve que la télévision est très favorable
à la culture. Chaque fois que quelqu’un l’allume
chez moi, je vais dans la pièce à côté
et je lis. »
Groucho Marx
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un autre numéro de la LEM Lettre
d'Expression médicale n°334
Hebdomadaire francophone de santé
23 février 2004
«
Le Harcèlement dans l'enseignement »
Philippe Arquès ( site
http://parq2003.free.fr )
Aujourd'hui, trois salariés sur
dix estiment avoir subi un harcèlement moral sur leur lieu
de travail, c'est-à-dire avoir été l'objet
de conduites abusives. Elles se sont manifestées notamment
par des comportements, des paroles, des actes, des gestes ou des
écrits répétés, pouvant nuire à
leur personnalité, à leur dignité ou à
leur intégrité physique et psychologique. Chez chacun
d'entre nous, la violence est naturelle, elle est contrariée
par l'éducation familiale et scolaire et pourtant c'est dans
la famille, parfois,et à l'école, souvent, que se
développent actuellement des formes de brutalités
incontrôlées. La violence scolaire concerne tous les
usagers: personnels administratifs et techniques, enseignants, élèves
dans tous les cycles: de la maternelle à l'université,
dans tous les pays, développés ou non.
Retrouver la confiance:
Dans cet ouvrage, nous présentons comment, et pour quelles
raisons, la violence se développe dans ce lieu destiné
à l'apprentissage des connaissances et des méthodes,
ainsi qu'à l'acquisition des moyens propres à l'autonomie
et à la citoyenneté par réduction de la brutalité
innée. En particulier, nous analysons les causes, le développement
et les conséquences de ce qui est maintenant appelé
communément: "le harcèlement moral sur le lieu
de travail". Dans l'enseignement, c'est une pratique aberrante,
vexatoire et particulièrement inutile, dont, finalement,
les étudiants sont les seuls pénalisés.
Le harcèlement a toujours été hors la loi dans
certains de ses actes: injures, menace, menace de mort, voie de
fait, etc. Dans la législation, il est devenu maintenant
une relation illégale. Cette illégalité ne
semble gêner personne et, en tout cas, pas ceux qui sont chargés
de faire respecter la loi dans l'application de l'article 40 du
code pénal.
Il semble que l'agression chronique n'est que l'expression d'une
relation sociale imposée par l'un et refusée par l'autre
plus autonome. C'est dans ce refus qu'émerge la notion de
harcèlement. C'est dans le renforcement de l'autonomie et
de la citoyenneté que se situe l'aggravation de la perception
que nous avons des phénomènes de tourment.
Etudier le harcèlement, c'est en redécouvrir l'historique,
et comprendre ses relations étroites avec le travail, évaluer
l'école comme un lieu privilégié où
toutes les formes de brutalité peuvent se développer
entre tous les acteurs. L'avenir de la victime est la conséquence
d'une sortie réussie de cette situation maléfique.
Restaurer la conscience
L'histoire. Le premier chapitre définit ce supplice. Il présente
des situations qui ont réellement existé sur le plan
historique ou qui ont été imaginées avec pour
objectif l'apprentissage de l'autonomie ou la distraction. Le travail
de chacun des acteurs est analysé en explicitant les dysfonctionnements
dans lesquels les sévices peuvent s'insérer.
Le lieu. Les structures d'apprentissage des connaissances et des
méthodes, structures qui sont semblables dans tous les systèmes,
sont examinées dans le deuxième chapitre. Le harcèlement
ne peut naître et subsister que dans un contexte où
la médiocrité est tolérée. L'excellence
suppose des méthodes sans compromis, elles sont recherchées
dans ce chapitre.
Le harcèlement. Troisième chapitre, les différentes
formes de violence chronique: houspillage, bizutage, acharnement,
intimidation, etc. sont décrites et disséquées.
Tourmenter par de fréquentes attaques est un jeu pervers
et la théorie des jeux s'applique. Qui gagne finalement ?
Comment ? Pourquoi ? La réponse à ces questions permettra
de tenter une sortie.
Les acteurs. Bien se connaître, comprendre et deviner son
adversaire, sont les clés de la réussite. Les conduites
humaines et inhumaines des acteurs de cette conjoncture cruelle:
le harceleur pervers et narcissique, le harcelé autonome
et lucide ou dépendant et perdu à jamais, l'arbitre
potentiel et couard ou courageux et efficace, le spectateur curieux
ou émergeant, toutes sont répertoriées et analysées
dans le chapitre quatre.
La sortie. Comment sortir de ce contexte malfaisant, si possible
sans dégât ? Partir pour faire plaisir ou rester pour
lutter ? Construire sa propre sortie, est-ce la meilleure solution
? Les stratégies de résolution de ces types de conflits
sont jugées. Des guides pratiques sont présentés
dans le cinquième chapitre.
L'avenir. Ensuite: comment reprendre une vie normale ? Les réconciliations
sont encore rares. Comment concevoir une autre structure des établissements
d'apprentissage pour que de telles situations puissent se résoudre
rapidement ou même n'apparaissent plus ? A quoi sert une association
? Tous ces thèmes sont développés dans le dernier
chapitre.
Renforcer la compétence:
Les différentes parties de cet ouvrage sont agrémentées
d'exemples imaginés à partir de notre vécu
ou de l'expérience de nos collègues tant français
qu'étrangers dans les rôles d'harcelé, d'harceleur,
d'arbitre et de spectateur du harcèlement.
Avec cet ouvrage, nous espérons montrer combien ces pratiques
illégales et archaïques sont inutiles et coûteuses
pour la collectivité et, par conséquent, les faire
évoluer dans le cadre d'une gestion plus humaine des usagers
de tous les centres d'apprentissage.
L'auteur a été : un harcelé insupportable car
toujours rebelle, un harceleur incompétent par respect des
droits de la personne, un spectateur désagréable dans
sa volonté d'arbitrer, un arbitre déplaisant car efficace.
Avec son vécu et ses observations dans les différentes
situations, enseignant, il analyse les rapports de pouvoir qui émergent
dans ce dysfonctionnement et conclut par un bilan des différentes
stratégies qui s'offrent à la victime pour sortir
de cette situation maléfique.
NDLR : Philippe Arquès est normalien ( Cachan), professeur
des Universités enseignant à l’Ecole Centrale
de Lyon. Son livre présenté ici est Harcèlement
dans l’enseignement, causes, conséquences, solutions.
Editeur : L’Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique - 75005
Paris mail :diffusion.harmattan@wanadoo.fr . L’auteur est également
colistier de la liste Exmed-1.
l'os court :
«
Personnellement, je suis toujours disposé à m’instruire,
mais je déteste qu’on m’enseigne. »
Winston Churchill
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