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20-POST-MORTEM
D'aventure, un sourire
s'égare en façade,
Mais les murs, par dessous, conservent leurs lézardes,
Et si les ombres hésitent encore en leurs glissades,
Le soleil se fait rare, et bien peu se hasarde.
La chaleur, quelquefois, remonte par saccades,
Mais le cur gelé, à se réchauffer
tarde.
Et le jour, ce jour lourd qui porta l'estocade,
Reste comme une nuit qui, bien longtemps, s'attarde.
Il en faudra des jours pour oublier l'instant,
Qui la nuit reparaît, comme un funeste instinct,
Il faudra bien des mois pour le rendre distant,
Et malgré les ans même, il restera distinct.
Les années s'enroulent, elle recouvrent ce temps.
La mémoire du jour où la brûlure se tint
Demeure, le souvenir persiste, constant,
Ce trou noir absorbant la piste d'un destin.
Les jours réparent, et le mouvement repart,
Mais la mort garde la porte de son repaire.
Chaque matin est comme un pénible départ,
Et la journée comme un oubli que l'on espère.
Le chagrin, avec peine, a bâti son rempart,
On ne le touche plus. Plus jamais ne se perd
Une image, qui s'enrobe et qui se pare,
Parfois réjouit, et bien souvent désespère.
Que s'échappe un jour le rire que l'on retient,
Que s'évade ce torrent que la vie maintient,
Que ricochent ces mots, dont la pudeur s'abstient,
Que s'apaisent ces maux, que le malheur soutient,
Que s'allège le sort que le secret détient,
Que revivent les forces que l'amour contient,
De doux soirs, des temps forts, souvenir est le tien,
Cet espoir d'une paix, que la vie seule obtient.
(Recueil " Soupirs " 1983)
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Ces strophes sont plus particulièrement
l'illustration d'un constat : l'expression du médecin
ne se mesure pas à la quantité statistique mais
à l'aune qualitative de l'émotion, de la souffrance,
du besoin de dire et d'écrire. Heureusement pour lui,
un praticien en trente et quelques années d'exercice
ne sera pas confronté à un grand nombre de décès.
Mais pour ceux liés à une lente et longue évolution
inexorable vers la victoire de la mort, des années
durant il tiendra la main d'un patient, de ses proches, il
vivra leurs épreuves et leur désespérance,
leur évolution et leurs cicatrices, et une seule ou
un unique malade occupera ainsi de très persistantes
périodes de l'existence du soignant. Multipliées
et additionnées au fil du temps et des circonstances
d'autres incidences et occurrences.
S'il s'agit d'accidents, de suicides, de crimes, d'attentats,
la violence se surajoute, et l'émotion du praticien
croît elle aussi avec celle de l'entourage, des témoins,
des participants ou des blessés, et ce besoin de parole
enfin entendu et compris maintenant dans l'accompagnement
et le soutien des cellules pour les familles et victimes,
le médecin doit le trouver également pour lui-même.
Soignant, écoutant, accompagnant, mais comment et à
qui parler, pour le personnel, le thérapeute, le médecin
traitant ? Pourquoi pas alors à son papier par le biais
de l'écriture ?
Imaginons enfin l'absurde, l'horreur, l'injustice absolue,
l'irrationnel, l'effroi, l'inexplicable, lorsque l'enfant
meurt ? Constatons de nouveau la rareté de cet événement
pour la durée d'exercice d'un praticien, hormis ceux
qui traitent des enfants en milieu hospitalier en permanence.
Comment vivre ? Et comment exister en tant que soignant ?
La poésie ne saurait représenter l'illusion
d'un baume, du miel, comme je le mentionnais en tout début
elle me semble au contraire l'expression la plus terriblement
vraie, violente, extrême, mais elle choisira la forme,
les mots, le rythme, la musique, les couleurs, avec recul
et quasiment force thérapeutique, en osant dire, mais
en parvenant également à projeter plus loin,
à dépasser : «Que s'échappe un
jour le rire que l'on retient, que s'évade ce torrent
que la vie maintient, que ricochent ces mots dont la pudeur
s'abstient
» Thérapie, expression
médicale, poésie, en osant l'avenir ?
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21-
ON PEUT MOURIR AVANT NOËL
On peut mourir avant Noël,
D'avoir trop tôt perdu ses ailes,
Et les trois enfants, à côté,
N'ont su ce qui leur est ôté.
Ils croyaient la vie éternelle,
Attendaient qu'elle renouvelle
Les panoplies de Chat Botté,
Avec des rires complotés.
On peut disparaître en deux jours,
Sans savoir quand, mais pour toujours,
Quand la maladie est entrée,
On n'a pas su la rencontrer,
Elle tournait aux alentours,
Est revenue avant son tour,
A fait d'elle sa contrée,
La vie a battu en retrait.
Les trois enfants étaient rêveurs,
Et ils donnaient une saveur
A leurs hivers et à l'été,
Dont les retours seraient guettés.
Les trois enfants pensaient que l'heure
Où la mort vient n'est pas la leur,
Dans la maison déshabitée
Meurt leur rêve désenchanté.
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La mère n'était
plus prête
A vivre avec eux la fête,
Et le malheur l'a emportée,
Elle n'a pas pu les border.
Il leur reste dans la tête
Quelques phrases toutes bêtes,
Et des plaisirs à leur portée,
Nul ne va les réconforter
On peut mourir avant l'année,
Alors que des enfants, l'aîné
Attendait les nuits très ventées,
Il pensait avoir inventé
Une mixture instantanée
Empêchant les fleurs de faner,
Et sa mère allait les planter,
Peut-être aurait-elle chanté ?
(Recueil " Resplendir " 1985)
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En guise de perspectives
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Plusieurs notes complémentaires à
l'issue de cette sorte de « recueil d'une autre forme
encore d'expression », médicale ici, mais venant
après des articles, des textes, des lettres, du théâtre,
des livres, et d'autres strophes.
D'abord pourquoi vingt et un ? Au risque de décevoir
par la banalité de la réponse, parce que je
connais parfaitement mon « déclic d'écriture
» qui est le titre. Et, très simplement, cette
assonance entre vains, éteints, et cris, d'une part,
réunis avec vingt-et-un écrits d'autre part,
m'a amusé tranquillement. Ces écrits n'ont cependant
rien de vain pour moi, ils ont rempli leur rôle,
exutoire, pansement, thérapie, hurlement silencieux,
ils sont vains en ce sens qu'ils ne peuvent ni ne pouvaient
prétendre déjà lors de leur rédaction
à changer la donne des évènements, et
ils sont éteints depuis près de
vingt ans.
Evidemment pas à proportion du nombre des années,
ni de celui des épisodes douloureux, violents, brutaux,
intolérables, terribles, que n'importe quel praticien
connaîtra dans son existence de soignant, d'écoutant,
de thérapeute. Ceux-ci, et j'en assume complètement
l'arbitraire et la subjectivité du choix, sont issus
des dix recueils parus dans la même collection, couvrant
en gros la période entre 1982 et 1989, probablement
dans les 450 poèmes de toutes natures et inspirations.
Les quelques 150 suivants, en trois autres groupes, figurent
sur d'autres pages, jusqu'à nos jours
Très lucide aussi quant au mince prétexte m'autorisant
sans rien demander à ajouter grâce à l'introduction
deux autres poèmes, et me laissant aller maintenant
à profiter de la conclusion pour complèter à
l'aide de deux autres
Non pas « hors sujet »,
bien au contraire, mais plus personnels.
Le premier, immédiat, a l'avantage dans mon esprit
de permettre au personnage privé de l'homme-médecin
de rejoindre le personnage public de l'homme-praticien. Et
ceci sans déranger aucunement la mission thérapeutique,
soignante, d'écoute et de disponibilité, puisque
l'interférence avec la part personnelle s'effectue
à l'insu absolu du patient présent. Et c'est
une illustration parfaite d'une évidence : jamais,
malgré son professionnalisme, son implication, sa disponibilité
maximale, son souci d'aider, d'entendre et d'écouter,
de comprendre et de proposer, jamais le médecin n'est
exclu de son identité d'être humain, situé
dans sa propre systémique, elle-même alors sous-ensemble
d'une plus globale incluant le patient et ses groupes d'intérêt
à lui, et puis l'ensemble d'un système de santé
très complexe. Ceci veut dire que le médecin
, en plein exercice de son métier fabuleux, merveilleux,
envoûtant, extraordinaire d'enthousiasme et d'implications,
reçoit et dépend encore d'incidences conscientes
ou non qui interfèrent, modifient parfois à
son insu, sous-tendent, infléchissent, ou simplement
se placent en annexes agréables ou difficiles, positives
ou péjoratives, et qui peuvent provenir de multiples
sources. Son éducation, son origine, son ethnie, ses
croyances, sa vie personnelle, son entourage, son parcours
personnel et professionnel, ses influences morales ou de pensée,
sa vision du monde, ses convictions de toutes natures, politiques,
sociales, religieuses, les sous-groupes auxquels il appartient
dans sa vie sociale, sportive, associative, etc.
Et s'il exerce le plus scrupuleusement du monde, le plus honnêtement,
selon des bases évaluées et légitimes,
tout aussi naturellement quelques facteurs humains interviennent.
Je vous laisse comprendre
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