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L'Ouest
Plus de dix ans plus tard, mais l'écriture va si vite,
l'ouest est abordé. Un monde encore peu fréquenté,
les touristes y sont australiens. Imaginez-vous les distances,
lorsque vous rencontrez à Perth, tout à l'ouest,
un habitant de Sydney, tout à l'Est, les deux sont
aussi distants l'un de l'autre géographiquement que
vous d'un Malien, ou d'un citoyen de Volograd. Ces gens là,
Australiens tous, s'ignorent, et sont réellement en
voyage l'un chez l'autre, en une expédition qui se
prépare!
Perth garde une telle atmosphère britannique, portuaire,
bien élevée, policée, de hauts bâtiments
officiels d'allure austère mais soignés, mais
cette ambiance de port domine la ville, hantée du souvenir
et des récits des grands voyages vers l'inconnu. Ces
départs de feuilletons-télé vers l'Australie
pour y faire fortune, ces retours attendus des années,
ces interminables périples à travers les océans
et les mers, le Canal de Suez, l'Indonésie, les Comptoirs
des Indes, l'aventure dangereuse et si incertaine. Encore
une ville de roman anglais.
Puis des étendues de cultures, fruits, légumes,
et ces forêts de toutes sortes d'eucalyptus, la richesse
du pays. Une côte de pêche et de plaisance, parfois
assez cossue ici aussi. Et la route en direction des déserts
du centre, le chemin des conquérants vers l'OR!
La région de Kalgoorlie ressemble encore à ces
mêmes décors de western, la ville de boutiques
alignées sous des galeries de bois, avec seulement
au dessus l'étage unique des chambres, les bars, les
magasins et les bâtiments officiels et légaux.
Et la vieille mine d'or des pionniers, qui se visite encore,
devenue musée, avec ses anciens mineurs si fiers transformés
en guides, pour montrer l'uvre de leur vie.
Et les paysages aussi se sont modifiés, plus proches
de ceux du centre, plus arides, malgré, dans cette
partie sud, l'existence de vraies et excellentes routes, de
vraies villes, de symboles de civilisation d'une région
économiquement active, socialement assez traditionnelle
et caractéristique de l'Australien à image cossue,
nourrie, blonde et rose.
Broome. Broome est la voie d'abord de la région nord,
une ville de loisirs marins, plages, vent, surf, planche à
voile, mais avec un caractère bien plus proche de Saint
Raphaël, mâtinée de Nice pour un rien de
chic, que de Saint-Tropez ou Cannes pour la richesse ostentatoire.
C'est une ville bien australienne, sportive, lumineuse, aérée,
avec une végétation agréable. Mais immédiatement
en phase avec la brousse désertique, qui commence à
quelques kilomètres, dès que la route s'étrécit,
dégarnit un peu son apparat de revètement, et
voit changer son décor. Dès qu'apparaît
le premier Boab, un de ces curieux et finalement non seulement
spectaculaires grands arbres bizarres, de la famille des baobabs
africains. En particulier ceux rencontrés à
Madagascar, qui représentent cette variété
plutôt à gros tronc en bulbe et branches tourmentées
d'un gris luisant, mais qui, là bas sur ce morceau
détaché de continent africain qui joignait il
y a si longtemps celui d'australie et celui d'Afrique, d'où
ces correspondances pas uniquement végétales,
s'associe à une autre variété brune plus
longiligne et taillée comme un espalier.
La végétation, sur cet axe oblique qui, de Broome
en bordure côtière au nord-est vers Kununurra,
finit par rattraper la ville de Darwin évoquée
dans la Province du Nord au centre, subit la même graduation
de hauteur, une savane sèche très longtemps,
puis un bush d'arbustes, les vrais arbres ne se situant qu'à
proximité de minuscules cours d'eau maigres. Une caractéristique
marquée de cette région, mais les reportages
de 2001 sur les gigantesques incendies proches de Sydney ont
illustré le phénomène ailleurs, est le
feu de brousse. Il est si usuel partout, méthode connue
autant en Corse qu'en Afrique ou à Madagascar pour
favoriser une repousse ultérieure, que les populations
ne semblent même plus effrayées. Alors que le
conducteur de moror-home étranger n'appréciera
que très modérément de devoir rouler
entre deux barrières de flammes, à les frôler,
sous un nuage de fumée trouée des vols de rapaces
qui guettent les proies chassées des terriers, parfois
pendant des cantaines de mètres répétées
très souvent.
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L'ensemble
de cette route est de celles que l'on aime ou non, un désert
de caillasse ocre, des cassures aiguës de rochers lointains,
des couleurs violentes de sable et de concrétions roses,
le lit asséché de quelques rivières, à
proximité du pont se construit l'escale, sous la forme
d'un village. Moins fantômatique que dans le centre rouge,
mais cependant une surprise : dans un pays si civilisé,
moderne, à la pointe de toutes les technologies, s'apercevoir
que vous ne trouverez pas une seule banque pendant 1100 kilomètres
traduit une manière de vivre si dissemblable à
la nôtre ! Les villages comportent trois ou quatres commerces,
très peu d'approvisionnement, les populations ont pris
des habitudes de renouvellement espacés dans les véritables
villes, de livraisons. On conçoit les services de médecins
aéroportés du centre ou de ce secteur, consultant
en premier recours par téléphone, un service très
performant et organisé, et si nécessaire prenant
leur petit monomoteur pour aller se rendre au chevet de la personne
du jour justifiant de vrais soins.
Le pompiste ignore jusqu'au maniement d'une carte de crédit,
bien que disposant du boîtier, vous devrez lui expliquer
la marche à suivre, par contre il sera disert, aimable,
curieux, vous proposera des Cocas ou des bières, un sandwich,
et se demandera bien ce que vous venez faire dans une pareille
région, vous affirmant qu'il ne voit jamais de Français.
Aux deux tiers du parcours, vous rencontrez un massif de collines
spectaculaires, disposé et préservé en
une réserve protégée. Bungle-Bungle, c'est
le nom de la réserve, qui est constituée de massifs
intriqués de structures de roche progressivement dégradées
par l'érosion, jusqu' à former des strates très
visibles, décoratives, sillonnées de fissures
et crevasses très étonnantes, avec quelque végétation
de couverture. Une structure de roche que l'on retrouve, toujours
les comparaisons géologiques, à Madagascar.
C'est la région de Purnululu, on sent poindre le vocabulaire
aborigène sous ces appellations, et la meilleure façon
de la découvrir est de s'offrir un petit survol en hélicoptère.
Tout à fait exaltant et démonstratif, réjouissant
et instructif, et qui permet de pénétrer les gorges,
de longer les rivières, de tourner autour des massifs,
de découvrir la plaine intermédiaire. Une approche
très plaisante et un régal pour les yeux. |
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La
secrétaire de la cahute des hélicoptères,
en attendant que son frère ramène le vol précédent,
bavarde avec l'habituelle curiosité, un accent australien
traînant sur des
"a " très ouverts, et un babil gai et intéressé.
" Vous avez une tête de docteur " m'annonce-t-elle,
je dirais plutôt m'assène-t-elle, et elle est
si contente d'avoir gagné. Elle m'avoue s'être
déjà rendue deux fois en Europe, et est toute
surprise de ne jamais voir de touristes issus de France, d'Italie,
d'Allemagne. Les Australiens, avec le niveau de leurs salaires,
n'imaginent jamais combien la vie dans nos pays, pourtant
si privilégiés, est infiniment plus difficile
que chez eux. Lorsque je lui explique que, tout simplement,
les populations de notre pays n'ont pas de tels moyens financiers,
ajoutant que pour ma part je travaille plus du double du temps
officiel, légal des salariés, ce qui me permet
de tels accès parce que par ailleurs c'est un choix,
elle est étonnée, surprise, intéressée.
Son salaire à elle, de secrétaire privée,
célibataire, représente probablement le double
de celui d'une de ses collègues en France.
Le bout de la route est situé à Kununurra, encore
une origine aborigène. Une vraie ville, avec des rues,
des banques, des églises, des administrations, des
magasins, des squares, comme l'arrivée dans la civilisation
après la traversée du désert. Il est
vrai que cette section presque rectiligne de plus de 1000
kilomètres nous amène à croiser un véhicule
tous les cent kilomètres, à trouver un village
de temps en temps, le reste est paysage, roches et savane,
arbustes et rangées de montagnes au loin. Lorsqu'au
retour on aborde une ville côtière, elle offre
de nouveau cet aspect de campagne anglaise verte et soignée,
des pelouses et des maisons basses, de vastes avenues à
deux voies séparées de végétation
luxuriante et bordées d'arbres décoratifs. Une
ville coloniale qui pourrait se situer au Kenya, aux îles
Fidji, ou dans une capitale africaine britannique.
De la couleur, de l'âme et des vents
L'Australie est un espace considérable, temporel comme
matériel. Il est plus qu'évident que le survol
en 9 pages de trois périples dans trois secteurs différents
ne saurait avoir la plus petite prétention à
en faire découvrir les réalités. Tout
au plus s'agira-t-il de ce partage, qui est l'essence de nos
propos au long de ces vagabondages, d'impressions, de sensations,
d'émotions, dans cette chance incroyable de pouvoir
visiter des contrées si éloignées et
étonnantes. 29 heures de tribulations, pour aborder
le monde des antipodes, un univers dont les milliers d'années
sont parvenus à scinder les attaches entre continents
dérivant peu à peu.
Pour moi un monde essentiel de couleurs, je m'aperçois
dans ces 45 années de voyages à quel point la
couleur a toujours été si marquante, partout,
comme une première touche pour la sensibilité,
à laquelle les sentiments ajouteront leurs mélanges
et leurs nuances.
Un environnement qui donne un ton et un teint à l'âme,
essentielle dans la découverte progressive de n'importe
quel peuple, lieu, endroit. Chez un si grand nombre des descendants
de toutes les ethnies et races, remaniements et évolutions
des populations, alliances forcées et mixages, ces
imprègnations indélébiles des culpabilités
anciennes et des méfaits issus des générations
qui, à travers des manipulations des êtres, agressions,
suppressions, transplantations, usages abusifs, humiliations,
oublis, abandons, ont créé des hommes avec des
caractères. Caractères dominants et récessifs
à la manière de Mendel, mais également
matières dans lesquelles les âmes sont trempées,
antécédents, vécus anciens, visions de
la vie et de l'existence au fil des siècles.
Enfin des vents, là encore tellement de nations, de
peuplements, de continents, sont le résultat des effets
des vents. Ceux qui poussaient les voiles vers des lieux d'espoir
ou de relégation, de conquête ou de résignation,
ceux qui creusent durant des siècles les sillons érosifs
dans les murs des continents et leurs sols, comme la vie ride
les visages!
Jacques Blais
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